04.12.2009
Janelle Monae
Janelle Monae.
L'univers de la musique est un tissage d'influences de tout temps, dont les liens d'ascendance, de succession et de genres s'entremêlent les uns aux autres, créant une vaste toile complexe et discontinue. En même temps, les liens qui l'ont tissé sont le résultat de siècles d'inspirateurs et d'inspirés intimement reliés au nom de la création. C'est ce fabuleux enchevêtrement qui nous amène ponctuellement à de surprenantes découvertes.
Vous en avez probablement fait l'expérience dans votre vie d'amoureux de musiques. Vous avez arpenté cette toile avec autant de curiosité que d'avidité et vous vous êtes trouvés nez à nez avec un choc musical, une révélation, une évolution, un orgasme musical, de ceux qu'on obtient que trop rarement.
J'arpentais donc, moi aussi: de Michael Jackson, j'ai buté sur le grand James Brown, glissé sur Sly Stone et sa Family, ai enjambé quelques décennies en sautant l'étape Disco et autres dérivés de la Funk, et me suis retrouvée face à Outkast, binôme qui instilla une bonne dose Gansta/Hip Hop à cette même Funk chérie. Cerveaux bouillonnants, "nerds" fumants d'idées novatrices, ces deux là cultivent une énergie et une captivante originalité depuis leur album sophomore ATliens.
En 2006, Janelle Monae participe à leur 6ème album, Idlewild, B.O de la comédie musicale du même nom, honorable performance d'ailleurs. Il est composé de morceaux issus des albums Big Boi and Dr Dre Present...Outkast et Speakerboxxx/The Love Below plus des titres inédits sous forme de featurings.
Janelle Monae collabore sur Morris Brown - et fait discrète apparition dans la vidéo façon cartoon qui la soutient- Call The Law, et In Your Dreams. Ces titres sont solides, nerveux, enthousiastes, tous aptes à sortir en single. Ils lui permirent d'attirer l'attention en livrant de solides interventions et une présence auditive égale à ses pairs sur l'opus. Bref, elle ne passa pas inaperçue, en tout cas vocalement - elle est la seule à ne pas rapper sur l'album! - et gagne en crédibilité et en respect dans la sphère G-Funk et la dominance masculine de l'opus.
Mais la demoiselle avait déjà fait du chemin avant que Big Boi ne la remarque. Il est intéressant de suivre son parcours artistique, son fil conducteur à elle jusque l'élaboration du l'extraterrestre Metropolis, une entité à lui tout seul.
Janelle est originaire de Kansas City. Immense ville où règne drogues et violence et où la jeune fille regardera ses proches sombrer dans la toxicomanie, un par un, soumis à la fatalité du "crab in the bucket". Habitée d'une furieuse volonté de s'en échapper, elle fait le choix de se concentrer sur la musique; Elle chante dans les églises, joue Cendrillon dans des comédies musicales pour le lycée chaque fois qu'elle en a l'occasion. Entretemps, elle se compose un cercle d'amis qui plus tard formeront la Wondaland Arts Society, dont je parlerai plus tard, car c'est avec eux qu'elle donnera naissance à Metropolis.
Elle file à New York, avec en tête de devenir actrice à Broadway, étudie brièvement la danse, le jazz, les claquettes, et la scène à l'American Dramatics and Musical Academy, mais déchante lorsqu'elle se rend compte que les rôles proposés aux afro-américaines sont très limités; il lui fallait quelque chose de neuf, quelque chose qui lui fasse développer son potentiel.
Elle pense à Outkast, se dit qu'Atlanta City serait parfaite pour exploiter son potentiel et ses projets. On lui définit la ville comme une alternative idéale. Une chose est sûre, elle sera performer. Elle pense à James Brown, Elvis, Judy Garland, Bjork, Anita Baker, Rodgers et Hammerstein.
Janelle emménage en plein coeur d'un campus, et teste ses reprises et ses show face aux étudiants, qui constituèrent son premier vrai public. Elle observe, constate l'impact produit et constitue sa première base d'admirateurs, qui l'aident à produire un premier opus acoustique, en 2003, The Audition, qui bénéficiera d'une bonne promotion sur le web. Bluesy/soul, Peachtree Blues et pièce maîtresse dans ce premier album solo, démontrant l'étendue de ses capacités vocales. Elle réinterprète aussi Cinderella, un des personnages des comédies de Broadway. Ses amis investissent pour presser 200 disques, qui se vendent comme des petits pains. En presse doublement, même scénario. L'album est maintenant disponible à l'achat, et toutes les pistes ont été postées sur YOUtube.
Consciente de son talent, elle s'essaie au jeu des Talent Shows et autres Open Mics de la région.
Lorsque Big Boi d'Outkast se rend dans un des restaurants de P.Diddy où elle concoure, il est stupéfié: Janelle interprète le Killing Me Softly de Roberta Flack; Présence scénique, énergie, voix, la jeune femme de 20 ans lui plaît. Il lui attrape le bras et lui dit: "Tu es phénoménale, je veux te signer", proposition auquelle elle lui répond qu'elle acceptera à condition qu'on ne lui impose pas de lignes directrices, et qu'on la soutienne quoiqu'il arrive; Janelle Monae est le genre de personne qui entend se faire respecter en tant que femme et en tant qu'artiste, avec le monde qu'elle s'est constituée et les ambitions qui l'habitent. Elle veut donner l'exemple aux jeunes, leur donner espoir, confiance en eux et les encourager à développer leur propre identité.
Sous le label Purple Ribbon de Big Boi, elle participe en 2005 à la compilation Purp Vol.2, bonne production à laquelle participent Killer Mike, Coool Breeze, Cee-lo ou encore Bun B.
Elle y intervient sur deux pistes, Time Will Reveal, très R&B et le fameux titre Lettin' Go. Elle y démontre qu'elle glisse d'un falsetto jacksonesque à un puissant vibrato de façon surprenante. Festif, punchy, efficace. Son destin fut celui d'un hit culte aux Etats-Unis.
Un an plus tard, elle enregistre pour Idlewild.
Janelle Monae voit alors déferler sur elle une cascade d'évènements fortuits, comme la passion adjointe à la persévérance en provoquent:
Un projet associatif artistique était né début 2000 sur un des campus où Janelle aimait performer (The Dark Tower Project, encore en activité) et au coeur de celui-ci, un groupe de gens qui formera plus tard la Wondaland Arts Society, label indépendant qui collabora aussi avec Outkast.
Fondé par Wolfmasters Nate "Rocket" Wonder, Chuck Lightning, Delvin Franklin, le manager George "Rico" Rodriguez et Mitch Mitchowski, le label est basée sur une volonté d'auto-gestion, se définie comme un mouvement plutôt qu'un genre, une sorte d'école de musique à huis-clos. Ils étudient, dissèquent leur environnement et synthétisent leur savoir-faire dans une approche futuristique, éclectique, originale et libératrice de la musique, tout en citant Radiohead, Isaac Asimov, Octavia Butler, Richard Wright, Prince, Grace Jones, The Matrix comme leurs principales influences.
Indentité, crédibilité, créativité, personnalité. Voilà des mots qui résonnent gaiement dans l'esprit de Janelle Monae, qui s'ajoutera bientôt à cette clique d'esprits indépendants et, inévitablement, germe en eux un projet commun, avec l'assistance de Big Boi, Metropolis.
A l'origine, le film de Fritz Lang. Parmi la W.A.S, de grands cinéphiles, et l'un des premiers films expressioniste/sci-fi s'avère être une bonne source d'inspiration. Janelle s'identifie à Maria, y voit un concept: un monde divisé en deux, faits d'oppositions entre plaisir et travail, pouvoir et obéissance, dirigeants et opprimés. Metropolis est une ville où règne l'insouciance et l'abondance, en contraste avec la ville basse.
A partir de là, un scénario est élaboré, pour servir de support à une épopée musicale, soigneusement travaillée, polie, avec ses codes, son imagerie cinématique dans une ambiance difficile à définir: L'oeuvre parle d'elle-même.
L'histoire se situe en l'an 2719. Cindi Merriweather est une androïde, une "alien from outerspace", tombée amoureuse d'un humain, Anthony Greendown, alors même que les émotions sont interdites dans la ville de Métropolis. Commandés par les Wolfmasters, des cyborgs ("Bounty Hunters") partent à sa poursuite. Avec Metropolis Suite I of IV: The Chase, nous suivons son épopée cybernétique piste par piste.
Wondaland a voulu créer un monde alternatif, une échappatoire au monde réel.
Un soap opéra futuristique donc, une histoire d'amour interdite, un conte d'action et d'aventures, de l'ingniosité, une chanteuse charismatique et talentueuse, une équipe de musiciens inspirés et soudés, et le contrôle de leur propre label dans la production de l'objet. Tout est prévu, et la machine est en marche.
L'album est exclusivement disponible sur Internet en Août 2007, et, Myspace aidant, le premier titre, Violet Stars Happy Hunting devient un hit underground, créant un buzz infernal sur les sites de téléchargement gratuits. Il introduit les protagonistes et le concept: "I'm a cybergirl without a face, a heart, or a mind (...)on the run cause they're here to erase and chase my kind".
Une bombe soul/electro-funk/synthpop au refrain entêtant, où se mêlent sons métalliques et instruments old-school dans une harmonie à couper le souffle. Batterie incessante, guitare électrique, synthé aux notes dramaturgiques, avec ses beats dépouillés, on imagine aussi le gigantesque potentiel de ce morceau en live!
P.Diddy, séduit, proposa à Janelle Monae de signer un contrat chez Bad Boys Records, ce qu'elle accepta, à condition une fois encore que W.A.S garde son indépendance à la production. Bad Boys permettra ensuite de matérialiser et de promouvoir Metropolis.
Pour l'introduire, Wondaland a concocté une interlude, The March of the Wolfmasters, qui introduit le scénario, et plonge instantanément l'auditeur dans l'univers Métropolis. Un monologue d'une minute et demie sur un ton jovial, accompagné dune mélodie à suspense qui me fait fortement penser aux thèmes James Bond.
Un moyen aussi d'établir un énorme contraste avec "Violet..." et la mettre en valeur. Survient ensuite Many Moons, une pièce-maîtresse de l'album: Sombre et Funky, avec une touche hip-hop, encore un morceau inclassable qui aura droit à une belle vidéo, que je vous recommande vivement de visionner. Une chanson up-tempo, une voix puissante, et là encore l'impatience de voir ce que ce bijou doit donner en Live. The Chase continue: "You're free but in your mind, your freedom's in a bind", "we're dancing free but we're stuck here underground and everybody trying to figure they way out".
Entretemps, une autre interlude - si Janet Jackson en a abusé, Janelle Monae les insèrent avec sagesse et leur donne une fonction bien précise - Cybertronic Purgatory, une mélodie doucereuse sur laquelle Janelle Monae chante comme une mezzo-soprano chevronnée, tristement: "Sorry I ran away, me lost too. Sorry I'm in a maze, no words due..."
A son écoute, j'ai pensé imédiatement à Minnie Ripperton.
En pièce centrale, Sincerely Jane emboîte le pas; Soutenue par un orchestre de cuivres, Cindi Merriweather fait le parallèle avec le monde réel, monde lui aussi bâti sur un système oppresseur/opprimé, sermon rythmé à interprétation très moderne. Elle y évoque le SIDA, le trafic de drogues, les jeunes ados enceintes, les terreurs de son Kansas natal: "One, two, three, four your cousins is out here sellin' dope/while they daddy your uncle is walkin 'round strung out/babies with babies and their tears keep burning/while the dreams go down the drain now".... Tout cela sur un ton théâtral. C'est le type de chanson qui a de la substance, qui fait écho dans l'exprit des gens. Hip Hop, soul et jazz forment un pot-pourri agréable sur ce morceau.
En définitive, si Metropolis reste une oeuvre underground trop peu médiatisée, Janelle Monae et la Wondaland Arts Society continue son bonhomme de chemin avec brio. L'opus a reçu la reconnaissance de ses pairs, de multiples récompenses et de bonnes critiques.
Décalé, frénétique, inventif, palpitant, Metropolis a de quoi dépoussiérer nos tympans - endoloris par les déjà vus, ces artistes qui copient ostensiblement sans une once d'originalité - et nous offre un voyage frais et familier à la fois, qui donne du relief et de la substance au paysage musical moderne.
La WAS détruit les gens dans un pot-pourri bourré d'influences et de renouveau, envoie valser les stérétotypes et nous invite à rencontrer Janelle Monae.
Je tiens aussi à exprimer l'admiration que j'ai pour les performances live que l'artiste a données, mais ne s'agissant pas de l'objet de l'article, je vous inviterait juste à constater par vous mêmes en allant sur le site YOUtube, et en tapant les mots clés suivants: "Janelle Monae @ Criminal Records". Vous y verrez les cinq titres de Metropolis dans une interprétation magistrale, avec une bonne qualité son et image.
Egalement, si vous commandez Metropolis, sachez que Bad Boys Records l'a ré-édité en 2008, avec deux morceaux supplémentaires:
- Dear Mr President, dans la même lignée que Sincerely Jane: Un commentaire politico-social adressé au prédécesseur d'Obama: "Can we talk about the education of our children? A book is worth more than a bomb any day. And remember a mirror to Africa..who will bring the cure before it's too late?"
en une ballade au groove saisissant. Un bon morceau.
- Smile, une cover de Charlie Chaplin acoustique où la voix domine largement l'instrumentation, simple accompagnement guitare de son guitariste Kellindo. Brillament interprétée, oubliez la version vieillotte de Madeleine Peyroux. Je préfère cependant la cover de Nat King Cole ou Michael Jackson. Parce qu'un article sans "hic" est douteux. Bonne écoute!
PS: Ecoutez Come Alive (War of Roses), disponible en streaming un peu partout, un avant-goût cybertronique des Suites II et III qui sortiront en 2010!
13:40 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.10.2009
J'éclabousse
Mon cœur est une étendue vierge destiné à être éternel réceptacle.
Au gré des hasards, soumis aux circonstances, comme une étendue vierge où chaque nuance de couleur, chaque nouvelle vie a été décidée par le passage mystérieux et téméraire du vent... Toujours à l'affût d'un Autre. En auto-overdose. Il bat dans l'attente, n'en aura jamais assez. Toujours enivré, encore assoiffé. S'il pouvait être exposé au jour, mon identité serait nulle, tant il me domine, me comble en dedans, et m'enveloppe.
En réalité, c'est lui qui est enveloppé, au sein de ce que l'on voit de moi. La vie m'a chargé de le contenir, de le réfréner au mieux et de filtrer ses demandes, pour les besoins de la vie en société. Les émotions dont il regorge m'emportent à chaque remous, et me dissèquent d’une manière indescriptible. A la fois jouissive et suppliciante. Il faut tout expulser, d’une façon ou d’une autre. Les entrées s’accumulent, j’aurais envie d’aimer toutes les personnes avec lesquelles j’interagis. Lorsque le moment de l’overdose est venu, que je n’ai plus la force de le contenir dans les élans pudiques que chacun doit avoir face à l’Autre.
Je n’ai aucune tempérance, aucune retenue, Désinhibée, mon cœur éclabousse. Il ne tient qu’à mon semblable d’accueillir ou de repousser mes projections passionnées. Je n’ai aucun embarras, aucune gêne à m’épancher. Frustrée de ne pas pouvoir exprimer l’énergie qui m’anime. Crier ne suffirait pas. Besoin de me fondre avec les gens, de pénétrer en eux et de fusionner avec mon semblable sans retenue. Quel qu’il soit, sans crainte. Je suis comme lui, comme elle, comme eux. Aimer est le principe même de la vie. Mais le verbe est vulgarisé par trop de pudeur et d’ignorance de soi. Le monde a peur des sentiments. On garde en tête les souffrances qu’ils induisent et les risques sous-jacents. Une affinité nouvelle peut vous tétaniser. Si vous fuyez, vous ne faites que retarder son arrivée. Même le plus insensible des Hommes a en lui ce potentiel qui peut le sauver. Si vous vous laissez porter, et en assumez le risque, vous n’assumez en réalité que votre humanité.
19:24 Publié dans Courts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Nouvelle/Influences
Je ne pensais qu’à l’heure de ce rendez-vous. L’heure précise, vingt-deux heures, sonnait en moi comme un décompte insensé, fou de conséquences mais que j’avais moi-même déterminée, passivement…Comment allais-je aborder cette rencontre? Mon appréhension allait-elle l’emporter sur ma recherche de combler cette solitude, oh! Pourtant si jouissive par la liberté qu’elle suppose, si permissive enfin…Qu’est-il bon de ne faire face qu’à soi-même, de converser avec l’accord parfait, l’absence de l’autre qui me fait tomber d’accord enfin…je laisse voguer mes pensées sans crainte du jugement irréprochable sur le modèle de la bonne morale castratrice, cette fameuse morale que tous approuvent et copient dans l’effet de masse, qui me prive de mon plaisir et me coupe de toute liberté autonome. Par delà mes fenêtres closes, ce monde me dégoûte. Je le repousse, je me retire de lui, comme pour me retrouver et ne plus trouver l’autre. Dehors, je suis hors de moi et livré à l’autre, au "bon sens" qui n’est pas le mien...Ô solitude! Quel pouvoir et quel orgueil! Dieu que c’est bon.
La veille, j’étais sorti très tard de scène, la gorge sèche et le corps fatigué, et je décidai de me désaltérer au café non loin du théâtre, au bas d’un grand hôtel noirci par le temps. La vie nocturne me plaisait. Elle m’apaisait, comme si mes nerfs étaient excités par cette lumière du jour, comme lorsqu’on souffre d’une grande susceptibilité, et que l’organisme peine à retrouver la modération de ses sens. Même si je me trouvais dans une bien jolie ville, disait-on, je n’appréciais guère la vue de toutes ces habitations, moulées sur le même modèle et la même composition. Je n’ai déjà démêlé le sens de mes malaises à la vue de cette luminosité ambiante, ces couleurs vives que j’évite du regard... et je préfère oublier ce qui me rend si faible, si ému, si irascible enfin. En société, si je constate que le monde éprouve une certaine perplexité en constatant mes caprices du jour, ou s’il me questionne, j’affecte des maux de têtes ou je me nomme oiseau de nuit. Je suis connu comme tel, et peu m’importe les surnoms desquels on m’affuble. On ne me connaît pas. Je suis seul à me connaître. Seul gardien de cet être! Ses pouvoirs m’ont toujours fasciné. Machine complexe et soumise à notre volonté, boîte à sensations et source de plaisir au gré de mon environnement. Je parviens à puiser ce plaisir par la force surnaturelle de mon imagination. C’est cela que la liberté absolue. Quelle puissance! Les extravagances n’ont plus de limites...Nul autre pour contrer la nature de mes fantaisies. Quelle aubaine!
J’étais attablé au café Richard. Je commandai une eau de vie. J’avais pour habitude d’achever les représentations en allant boire un ou quelques verres, dans l’inertie de ma solitude afin de me vider l’esprit de tous ces mots qui n’étaient pas les miens, mais que j’adorais pourtant. Les auteurs étaient de piètres écrivains, le public de piètres spectateurs; Je jouais ce qu’on me donnait, et j’étais payé assez pour vivre bien. Faire l’acteur me procurait un sentiment de toute-puissance, et je devenais maître de ces noms, ces verbes, ces phrases toutes entières délivrées au gré de mes attitudes dans l’instant. Il m’incarne, je deviens l’homme que je choisis par le filtre suprême de mon esprit. Ses mots n’ont pas encore de valeur ni de portée jusqu’au sortir de ma bouche. Le personnage n’a plus le droit d’exister, sinon en moi et pour moi.
La pluie torrentielle lavait les trottoirs à grands coups, et j’appréciais ces battements continuels qui me calmaient et se fondaient à l’effet du spiritueux. Il faisait froid, mais de ces froids doux et caressants des soirs d’automne. La terrasse du café me convenait parfaitement, bien qu’une certaine angoisse m’était tout à coup inspirée par les décorations agressives et envahissantes. Je pressais ma sacoche, qui contenait mes objets les plus personnels et me suivait où que j’allasse, en guise de fétiche rassurant. Je suffoquais. J’étais comme intrigué à la vue de ce rouge vif, et des contours insistants qui contournaient les moulures de la façade. Je détournais la tête pour ne plus voir qu’une partie de la façade, et la rue où passaient ça et là des hordes de parapluies assombris, fuyards et galopants.
J’aperçus alors, au travers des grosses gouttes qui léchaient la vitrine, un regard dirigé vers moi sous de longs cils noirs et charmants. La chevelure couvrait à peine ce beau visage, et je distinguais aussi une bouche à la forme furieusement excitante. Je réalisais avoir braqué mon regard sur elle pendant un long moment. Je demandai qu’on lui offrit un verre de ma part, et peu après, elle vint vers moi avec un sourire crispé. Je ne sus plus quoi faire, et l’envie forte de partir me pris. Je n’avais pas anticipé ce changement, et maintenant qu’elle se trouvait au dehors de sa muraille humide, je la regardais dans son ensemble, les yeux écarquillés.
Sa robe de mousseline rosée flottait au dessus de ses jambes pâles et fines. Ces lèvres sanguines me rendaient impuissant. Le trouble grandissant ne me permettait plus ma rigidité gestuelle, que j’entretenais avec précision ; la raideur de mes gestes saccadés était pour moi l’expression externe de mon assurance et me valait une grande précision. Que je répugne cet état de faiblesse! Que me semble vaine et absurde la Raison lorsqu’elle ne fait pas résistance…La jeune femme se pencha, et dit d’un air inquisiteur:
- Qu’avez vous, monsieur? Rasseyez-vous donc! Voilà, tout va bien. Une gorgée...voilà, cela va vous rétablir. Votre mine porte déjà plus de couleurs. Merci pour ce verre, je l’ai donc pris comme une invitation...Je...
- Bonsoir mademoiselle, ravi, bégayai-je, dissimulant mon inquiétude, en vain je crois, car elle me sourit d’un air réconfortant, et me susurra, avec un de ces airs ridicules qui produisent l’effet escompté chez les hommes médiocres et vils.
- Je dois partir, je m’excuse de ce contretemps mais je ne pourrai satisfaire ce rendez-vous. Sachez que cet endroit est devenu mon lieu favori.
- Oui, c’est le mien aussi. J’y viens chaque soir à vingt-deux heures. Vous...
- Je suis très en retard, monsieur...
- Monsieur Viniard...
Je remarquai sa grande pâleur, grandiose en contraste avec les rougeurs dans les zones d'afflux sanguin. Cette gorge…Une beauté vraie, une beauté violente.
- A demain, alors! Bonsoir! Elle m’échappait. Je détestais que l’on m’échappât. Je restai là un moment, étourdi et figé. Je décidai de garder en ma mémoire le souvenir précis de cette femme, qui m’avait intrigué par sa physionomie déconcertante. Je me sentais exalté tout à coup, comme en proie à une de ces nouvelles idées impromptues qui vous enflamment et qui vous rendent allant et gai. Le garçon de table vint me reprocher mes sibilantes, qui «importune (mes) tables voisines». J’en fus offusqué, avec le dédain d’un homme qui refuse qu’on l’espionne. Je me levai pour rentrer; mes jambes cotonneuses peinaient à me faire avancer, et cela m’excitait davantage. Au réveil, je n’avais guère l’impression d’avoir dormi, mais je ne me préoccupais plus de ce manque de vitalité. La saison était terminée, et mon agent m’avait précisé que «j’avais bien assez de temps devant moi pour prendre du repos et ne plus penser». Mais je savais que ce n’était que partie perdue. Les douleurs lancinantes dans mon crâne et dans le parcours de mes muscles me saisissaient pleinement, tant et depuis si longtemps qu’elles étaient devenues de terribles berceuses, stimulées par je ne sais quelle source de mon environnement, et, si je voulais admettre quelle sorte, je ne saurais que trop le dire. Mon Empire peut-il s’écrouler pour de simples et ridicules effets biologiques, puis-je à ce point me sentir si vulnérable tout en étant Maître absolu? Et tous deux états peuvent-ils logiquement se compléter, voire se réfléchir? Penser sur moi et pour moi est une activité qui m’emplit d’une crainte douloureuse que je ne puis définir que par ses sensations. A chaque malaise de cette sorte, ce mal-être inextricable et effrayant me force à partir. Je voyage. Je parcours la France entière et entretient cet état de marginalité enivrante, préférant la campagne à la ville. La grossière ville m’abat, me tue. Elle me violente et peut me piquer à tout moment. A la vue de ces affiches publicitaires exposées à l’excès, des foules dont la mode me rend fou, des lumières artificielles de toute sorte, je ne peux plus ressentir cette plénitude reposante des campagnes.
Je décidai de fermer plus de verrous à ma porte, et de garder les volets clos. J’ai pris l’habitude de ne pas laisser entrer la lumière matinale, étant de nature à m’obliger à ne pas complètement ouvrir mes yeux. Il y a quelques mois de cela, lorsque j’avais enfin trouvé une chambre pour y dormir, dans ce nouveau quartier chinois de la capitale (Ah quel horrible endroit, que je n’y retournerai jamais), de fortes palpitations et d’inquiétantes convulsions m’avaient torturé un long moment avant que je remarque que ce trouble m’était dû à la vue de l’extérieur. J’attendais le soir impatiemment, évitant toutefois cette image saisissante et envoûtante de la jeune fille qui m’emportait comme une lubie incontrôlable et m’agaçait. J’avais le sentiment de ne rien pouvoir à cette situation jusqu’à ce que je trouve dans le tricot, loisir favori de ma chère maman, une occupation bienfaisante. J’aimais jouer avec les différentes possibilités qu’offrait cet assemblage créatif, et je définissais cela en termes de plaisir infini. Je m’en voulais légèrement, car je me savais ce fait depuis que j’avais retrouvé maman, un matin, noyée dans un bain de sang étrangement vif et écarlate. Un assassinat qui se serait produit en mon absence, c'est-à-dire pendant mes classes à l’école voisine. J’ai goûté ce sang, mêlé à mes brûlantes larmes qui coulaient doucement sur mon visage hébété.
Maman aimait le tricot. Je tricotais des gilets.
Peu avant l’heure de mon départ pour le café, mon impatience s’était convertie en attente passable. J’étais moins sûr tout à coup de l’intérêt de ce nouveau rendez-vous. L’envie m’était passée tandis que je remontais les verrous et les chaînes de mon antre chérie. Non je n’avais plus envie d’y aller, décidément... Lorsque je me décidai à repartir dans ma résidence auvergnate que j’avais quittée, contraint par les nécessités et la tournée théâtrale dans laquelle je m’étais obstinément engagé, je fus pris d’un sursaut lorsque, alors que mon regard errait à son habitude sans attention particulière, je passai devant l’un de ces innombrables kiosques qui parsemaient les rues : Le visage chamboulant de la jeune femme (qui ne m’avait plus hanté vraiment l’esprit que depuis que je ne l’avais vue en chair et en os) m’apparut à la une de plusieurs quotidiens, à chaque fois la même photo, en noir et blanc. Je la trouvais beaucoup moins attrayante que lors de ma première rencontre.
Je m’approchai, avec une vague curiosité, et je cherchai la page correspondante à l’article, titré: «Le corps d’une prostituée de 27 ans découvert: l’enquête se poursuit» «Le cadavre d’Inès Danlezchou, prostituée de son état, avait fait l’objet d’une intense médiatisation et suscité la colère et l’horreur des habitants de notre d’habitude paisible ville. La jeune femme avait été rouée de coups, et transpercée de toute part par ce qui semble être un instrument d’une circonférence de 2,5 mm, qui n’a toujours pas été défini. L’acte a été décrit comme hautement ostentatoire, sauvagement commis, et l’identité n’a pu être relevée que par les yeux de Mademoiselle Danlezchou, sur ce doux visage dont on a arraché les couches supérieures de la bouche, ainsi qu’avec l’appui des quelques papiers d’identité enregistrés par la police communale. Nos concitoyens ont récemment démontré leur impatience face à l’apparente inactivité des services de police. Nous pouvons vous affirmer que l’enquête est en pleine effervescence, que les détails vous seront sous peu communiqués dans la règle de transparence que le préfet a ordonné, dans ce contexte d’évènement qui dépasse notre entendement…» J’arrêtai ma lecture. - Triste histoire hein...? Je regardai le commerçant avec ce rictus prolongé qui se figeait dans ces moments de perplexité incompréhensible. - Dommage qu’on lui ai retiré la bouche..»
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